mercredi 16 mars 2011

Les petites lunettes noires


La momie du Louvres
 Le 2 mars 2011, la docteure B, chirurgienne en oncologie, arbore les plus mignonnes petites lunettes noires qui soient. La presbytie a frappé ma Belle d'Ivory depuis ma dernière mammographie. Fidèle à elle-même elle fonce droit au but:

- Comment allez-vous? Vous n'avez pas passé la scintigraphie osseuse finalement?

C'est moi qui avais insisté pour cet examen la dernière fois. Sur la base d'une vague douleur passagère à la hanche droite, je m'étais auto-diagnostiquée une métastase osseuse à la faveur d'une nuit d'insomnie. La docteure B avait répondu par une moue et un hochement de tête:

- Ce ne sera que pour vous rassurer... la douleur ne serait pas disparue après quelques jours.

Quelques semaines plus tard, la docteure W entérinait:

- Des douleurs sporadiques... non.

J'avais renoncé à cet excès de zèle. Au diable les auto-diagnostics nocturnes!

- Non, mon omni pense comme vous. Le tableau ne correspond pas.

Les petites lunettes noires se penchent pour écrire. Interminablement.

Pourquoi n'a-t-elle pas déjà lâché le morceau? Depuis plus d'une grosse demie-minute me voilà assise devant elle, la main serrée dans celle d'Amour-de-ma-vie. Depuis 2 ans que nous partageons tout, il me réitère la même promesse: cancer ou pas, rechute ou pas, mastectomie ou pas, on y fera face ensemble et on passera au travers pour au moins 25 ans. Après tout, sa propre maman combat vaillamment le même crabe depuis 2 décennies tout en savourant la vie et en s'achetant des balançoires et des poissons de toutes les couleurs pour son étang. Elle fait même de la tarte tatin! Malgré les chimios et autres friandises du même acabit. Il en a vu d'autres, Amour-de-ma-vie.

Les 2 dernières fois, Belle d'Ivory n'avait-elle pas lancé, à la seconde même où j'ouvrais la porte de son bureau:

- Tout est beau à la mammographie!

Mais non, elle s'acharne:

- Et l'ostéodensitométrie non-plus?

L'ostéoporose maintenant! J'ai d'autres loisirs que les salles d'attente vous savez...

- Ben... j'irai bientôt. Manqué de temps...marmonnai-je à vois basse. Ici, une oreille attentive saurait déceler une petite touche d'impatience. Mes doigts se mettent à pianoter sur le bras de la chaise.

Avez-vous déjà hurlé intérieurement? ET ALORS LA MAMMOOOOOOO ?????!!!!

Mini-pause de consignation au dossier. Les petites lunettes noires se relèvent, comme si elles venaient de se rappeler quelque chose:

- Tout est beau à la mammo! (sur le ton de Ah oui pendant que j'y pense, je vous fais part d'un détail insignifiant mais à tout le moins connexe).

- Ah bon tant mieux (ton presque indifférent).

Bouche bée.

(QUOIIIIII? RIEN????  PAS MÊME UN PETIT NODULE À VÉRIFIER À L'ÉCHO? NIET? NADA? AAAAAAAAAAAAH! HA! HA! HA! HA! HA! )

Amour-de-ma-vie chuchote en pressant ma main:

- J'te l'avais dit.

Ajoute, encore plus bas :

- Et s'il y avait eu quelque chose, on aurait dealé avec, c'est tout.

Le plafond du bureau de la docteure B s'ouvre subitement, tel une décapotable dans James Bond, sur un grand pan de ciel bleu où nous prenons notre envol. Dans notre félicité, nous oublions de saluer la docteure. 

Nous voici, anges de Chagall, traversant le plafond de l'Opéra de Paris et virevoltant parmi les pigeons ahuris. Dans notre danse folle, ma robe rouge s'enflamme et se pare de mille crinolines légères et ondulantes. De grandes oies blanches aux ailes parsemées de perles nous encerclent. Mon amoureux chorégraphe me fait tounoyer, ballerine en apesanteur, otage libérée, poupée d'inquiétude si tendrement bercée qu'elle s'endort en murmurant  tout va bien, tout va bien, tout va bien...

Telle est l'image cristallisée de l'instant précis où la docteure B m'annonça que je pouvais célébrer les 3 années de rémission du cancer du sein de la princesse rebelle.






dimanche 27 décembre 2009

La chaise de Léonard Cohen

À SANDRINE, À TON COURAGE, À TA GUÉRISON, LÀ-BAS, DANS LE CLOS DU CHÂTEAU.


Au petit matin du 11 juillet, je me réveille maintenue par les pieds, tête en bas, et secouée au-dessus du vide. Elle me ballote et je virevolte, yeux exorbités, chauve-souris aux ailes maigrelettes battant au vent. La seconde chimio.

Et je m'étonne de conserver la conscience chaque fois que ma tête se fracasse contre le mur de brique.

Tiens, me dis-je, il existe finalement quelque chose après la mort? Ou est-ce la mort elle-même au présent...? Alors quoi? Pas de tunnel? Et la lumière chevrotante au bout? Que nenni! Balivernes!

Je m'agrippe au hasard, croyant graffigner le vide, et attrape plutôt la couette fleurie rabattue sur ma tête. Mes yeux, que je croyais déjà ouverts, s'entrouvent sur la chambre bleue. Qui bascule. Je me jette en bas du lit et rampe jusqu'au grille-pain. Des rôties disait maman. Contre la nausée, la fièvre, le mal de vivre, rien de tel qu'une tartine grillée dégoulinante de... Bon, un rien de beurre suffira.

Tout s'annonçait pourtant fort bien, hier, jour du 2e traitement. Mon amie Jo écarquillait les yeux en reluquant la seringue rouge plantée dans ma main gauche, mais quelques bonnes blagues des patients voisins ont suffi à la détendre. Incroyable cette athmosphère bon enfant des salles de chimio, on jurerait que tout le monde y reçoit un banal manucure en papotant et s'échangeant des recettes de biscuits. Le dernier solde de foulards colorés chez Simons et les meilleures marques de crayons à dessiner les sourcils y font fureur. Défiant les pronostics de l'infirmière, j'avais ensuite partagé un repas copieux en compagnie de Minoune Bébitte et la princesse Noémie était venue passer le nuit, au cas-zoù. Tout juste si elle ne m'avait pas lu une histoire avant de m'endormir, mon enfant, ma grande fille.

Un miracle les rôties. Confinée sur une île déserte, réduite à choisir un objet, j'ai toujours cru opter pour un livre, sans arriver à déterminer lequel. Je déclare aujourd'hui ce voeu désuet: qu'on me laisse un grille-pain. Je trouverai bien une graminée pour faire du pain et deux-trois abeilles à qui voler du miel.

Gloire aussi à la pharmacienne en onco, laquelle a déployé tout son art pour coucher sur le papier les noms hyéroglyphiques des antinausées les plus branchés. Sans lésiner sur la posologie, elle m'avait prévenue d'ingurgiter ses granules à heures réglées comme un coucou suisse.

Du pain et des gellules, le combat du romain moderne.

Le mercredi 11 juillet, mon jogging quotidien sur le bord de la rivière s'est limité à 50 secondes chronométrées. Pas une de plus. Au moment de flancher, j'ai trouvé cette chaise¸avec une inscription gravée dans le roc:

Hold me close
and tell me what the world is like
I don't want to look outside
I want to depend on your eyes and your lips

Leonard COHEN

Je l'ai trouvée invitante et m'y suis reposée. J'aimerais bien dépendre de tes yeux et de tes lèvres moi aussi. Ajouté l'idée à ma liste d'objectifs. Ralentir le tourbillon, redevenir cette souris chauve qui s'accroche à ses 50 secondes d'envol, à ces visages tournés vers elle, à ces cartes postales, au petit canard jaune posé sur le bord du bain et à l'idée de dépendre de tes yeux et de tes lèvres.

Demain, je ferai de la marche rapide. Rien de plus, mais rien de moins. J'ai quelque part où aller.

dimanche 29 mars 2009

La chaise

Garçon, peinture, merci à Philippe Coudray
http://www.philippe-coudray.com/

9 juillet, veille de la Chimio Deux.

Ouverture de rideau.

À midi une, la café de l’hôpital affiche complet. Atteinte de turquoisite aigüe de la tête aux pieds, une septuagénaire chancelante reluque le menu. D'un doigt blanchi par l'effort, elle presse son dyachylon ouaté au creux du coude, comme si le moindre relâchement allait la vider de son sang. Elle reluque. Elle reluque. Sourcil interloqué et pianotement de doigts du préposé à la sandwichstique. Et s'allonge la file d'attente.


Derrière elle un jeune homme chauve ajuste le volume des écouteurs de son Ipod. Propension altruiste ou surdité précoce? Toujours est-il qu'il diffuse gracieusement ses choix musicaux au grand bénéfice de toute la cafétéria. Je reconnais en lui un confrère de la salle de chimio, cancer des testicules si ma mémoire est juste. Tout en procédant à cette ingénierie sonore, il raconte à sa copine comment, à la question : T'as commencé ta chimio? il répond dare-dare: Non, je suis contre le port du sourcil!

Un fauteuil roulant chargé de sacoches de matantes suit en troisième place. Y trône un patriarche édenté, venu de loin et en famille, au sourire attendrissant mais sans destinataire précis, du moins visible.


Devant moi, une Brunette à talons hauts se replace le chignon au négligé étudié devant la vitre du comptoir, arborant corset cervical et mâchoire crispée (ce salaud lui est rentré dedans sur la rouge).

MMM... Mon rendez-vous avec docteure Onco est fixé à midi quinze tapantes (devrais-je préciser de midi quinze à midi dix-huit?)


Au rayon soupes et petits pains d'à côté, la file se limite à un ado au plâtre entièrement graffitifié (accident nébuleux de bal de finissant), suivi d'un jeune médecin imberbe dont le stétoscope scintille comme un joujou tout neuf. Reluquant l’horloge je change de file et passe de 5e à 3e de la queue.

Aussitôt, surgit de nulle part une bande d'ados à capuchons, lesquels rejoignent bruyamment l'ami plâtré en tête de file. Sans un regard pour nous, vulgaires adultes, donc invisibles. Et tour à tour de passer leur commande, se bousculant et pouffant d'une voix mélodieuse fraîchement muée. Sans oublier de changer d'idée à chaque nouvelle commande d'un ami différente de la leur. Les capuchons sont des êtres à 98% solidaires.

L'horloge me jette un oeil inquiet. Je renonce. Allez houste! En onco! Les consignes du metteur en scène sont formelles : on ne fait pas patienter une oncologue.


Salle d’attente bondée. Un écriteau affiche les heures de bureau et le nom du Patient de garde ce jour-là.

D’un côté, une armée de sarraus assis, stétoscopes au cou, feuilletant des e-magazines ou clavardant sur leur Blackmachin. Entrouvant la porte affichant mon nom, je saisis le premier dossier dans un panier accroché au mur et appelle au micro :


- Docteure… Gynéco!

L’élue sursaute, attrape sa mallette et se précipite vers mon bureau. Ma chirurgienne, ma radio-oncologue et mon oncologue la dévisagent avec envie.

Docteure Bistouri à docteure Onco :

- Pardon, votre rendez-vous était à quelle heure?
- Ne m’en parlez pas! J’attends depuis une semaine et demie…

Soupirs.

- La dernière fois, j’ai poireauté deux heures et quart pour trois minutes avec elle: examen vite fait, osculation bâclée, et au diable la tension artérielle! à ma deuxième question, elle avait la main sur la poignée de porte!
- Apparemment, elle voit un nouveau, çà ira de mal en pis…
- Oui, son omni m’en a parlé aux Soignants Anonymes… Un pneumologue!
- Difficultés respiratoires?
- Aux dernières nouvelles.
- En tout cas, rien à voir avec la chimio! clame docteure Onco un peu plus abruptement que la situation ne le requiert. Toute la salle prête l'oreille.


Dissimulée derrière l'Actualité médicale , elle poursuit à voix basse:

- J'ai moi-même rencontré sa généraliste aux ateliers Je partage mon vécu de Soignant... Elle m’a confié qu’elle était déjà asthmatique… avant! Ah! justement…!

Arrive Chère Omni, à point nommé.

- Bonjour! Vous disiez?
- Oui, des antécédents d’asthme n’est-ce pas?
- En effet…
- C’est ce que je disais! s’exclame docteure Chimio d’un ton satisfait.
- Mais un asthme uniquement allergique, aucunement à l’effort. Jusqu'ici, elle s’entraînaît sans médication, enchaîne Chère O. Je l'ai référée en pneumo par acquis de conscience, mais vous l'aviez sans doute déjà...?
- J'allais le faire! interrompt docteure Chirurgienne.
- C'était dans mon plan d'investigation... ajoute docteure Radio-Onco.
- S'entraînait, s'entraînait... c'est vite dit! objecte docteure Onco.
- Absolument! Thaï-box, aérobie et …
- PFFF... en salle! Même les emphysémateux y arrivent!
- ... Jogging. Même à l’extérieur en hiver. Crises d’asthme exclusivement réservées au contact d’animaux, chiens, chats, chevaux… Elle évitait tout contact depuis des années et ne requérait plus aucune médication depuis.
- Les allergies peuvent réapparaître! répète docteure Onco sur un ton septique. Par...
- Mais calmez-vous chère consoeur, et même si c’était la chimio…
- ... contre, l'anesthésie de la chirurgie...
- En post-chirurgie, ses poumons étaient toujours clairs! rétorque Docteure Bistouri.

Docteur Omni, conciliante :

- Attendons le diagnostic du pneumo…

Silence songeur.

- Mon grand-père visitait ses patients à domicile, nuit et jour, mais au moins, il ne poirotait jamais dans une salle d’attente...
- Sans compter qu'à l'époque, les patients prenaient le temps de nous recevoir et de répondre à nos questions!
- Et ne magazinaient pas un deuxième avis à gauche à droite!
- Cependant, observe Chère Omni, il perdait toutes ses patientes atteintes du cancer du sein dans les cinq ans!
- Rien de parfait! concèdent les autres.

Une petite cloche tintille. Tous se tournent vers l’ascenseur, d’où jaillissent douze musiciens à chapeaux hauts-de-forme. Une musique endiablée éclate. La salle d’attente au complet se lève d’un bond, jette son sarrau en l'air, et se met à danser à claquettes. Un des musiciens entonne:

M’en revenant de sur l’Docteur Brochu-u!


Et l'assemblée de répéter:

M’en revenant de sur l’Docteur Brochu-u!


Avec ma liste de maladies dins mains-ains!
J’ai rencontré-é mon ami Jean Coutu!

Et l'assemblée de répondre:


J’ai rencontré-é mon ami Jean Coutu!

Y m’a dit : Viens faire un tour dans mon beau magasin-in!
Du Robaxacet pour mon mal de do-os!

(Du Robaxacet pour mon mal de do-os.!)

Du Robitussin pour mon rhume de cerveau!



Et tous en choeur:

Une pilule, une p’tite granule, une crème, une pommade,
Y’a rien de mieux mon vieux si tu te sens malade!
Une pilule, une p’tite granule, une infusion, une injection
Y’a rien de mieux fiston pour te r’mettre sur’l’piton!
(1)

Noir total.

Retour des spots. Salutations de la Docte Académie en parfaite synchro devant un public en délire (deux bénévoles et un gardien de sécurité).

Soudain, la voix de docteure Onco retentit au micro.

- Madame Labbé!


Je sursaute, affalée sur une chaise bancale, le cou tordu contre un mur dont la tapisserie décolle.

- Madame... Labbé?

Rien de parfait, vraiment.

Rideau.


(1) Remède miracle (Une pilule, une ptite granule), Mes Aïeux.

http://mesaieux.qc.ca/flash/

samedi 25 octobre 2008

Poupée d'inquiétude, quand te dépoupéed'inquiétuderas-tu?

Un 4 juillet en Amérique.


Avec ou sans confitures, les rôties du matin goûtent le métal. Sans cheveux, les papilles ferreuses, me voici, ex-princesse mutante, Lady Hickory, Dame de Fer-Blanc, dépossédée du bon usage de ma dépouille ô combien mortelle. Ligotée, armurée, projetée à mon corps défendant au pays d'OZ, moi qui ai toujours détesté les magiciens, d'OZ ou d'ailleurs, les balades en forêt, et par-dessus-tout ce film affreux, qui me glaçait, petite. Ce Seule dans la forêt de mes dix ans, m'y revoici à quarante-huit, terrifiée non pas d'être seule, mais de l'être dans la forêt.

Définition de ce lieu oppressant dans mon Petit Robert psychique:

Forêt : Labyrinthe humide sans panneau lumineux affichant EXIT, foisonnant de personnages hideux, de lions sans couilles et de têtes de linottes empaillées. Lieu sans porte ni fenêtre, doté d’un plafond bas et d’un plancher visqueux. Tout y revêt une couleur vert de gris. On y entend les corbeaux sans les voir, cachés qu’ils sont par des tentacules branchues, lesquelles se dressent sur notre chemin exprès pour nous crever les yeux. Synonymes : trappe, piège, cage, enfer.

Le bois, en comparaison, constitue un lieu acceptable, voire agréable. Juste assez d’oxygène, juste assez de lumière. De plus petite superficie, il laisse entrevoir une issue, une éclaircie, un plan d’eau, un morceau de ciel, un brin d’horizon. Entre les feuilles s’immiscent un, deux, trois rayons de soleil, puits de lumière où le regard se fraye un chemin joyeux. Hospitalier, le boisé vous accueille sans vous engloutir, la porte demeure visible et entrouverte. Faune et flore se laissent admirer sans se jeter à votre figure. Le bois est un être civilisé.

Puisque, au quinzième jour post-première-chimio, mes tartines goûtent le métal, puisque le café soulève des raz-de-marées gastriques, replions le journal du matin dont les lignes sautillent de toute façon.

Petit moment patate de sofa, réfugiée en boule dans la doudouillette. Sous le coussin, ma main tombe sur un minuscule sac aux couleurs criardes de poncho chilien, cadeau de soeurette Pensée magique. Poupées d’inquiétude, poupées d’inquiétude, à l'aide, à moi!

Elles apparaissent illico, dans leurs robes effilochées, et enfouissent ma peur et mes nausées sous leurs crinolines magiques. La sorcière chimio lâche un grand cri, mord la poussière, et disparaît dans sa forêt glauque.

Elle reviendra, mais bénie soit la trève.

Et hop, je m'arrache de la doudouillette et enfile ma tenue d’athlète de chez Winneuse.

Au miroir, en passant : Attache ta perruque, Iron woman, c’est l’heure du jogging. À défaut de papilles et d’estomac, tu disposes encore de jambes et de poumons valides.

vendredi 13 juin 2008

La quatorzième nuit

Ce petit texte est dédié à Mademoiselle Détresse, du Maroc, pour sa soeur, avec mes voeux de bon courage en attendant votre adresse email pour vous répondre (commentaire reçu le 6 juin 2008).

Au petit matin du 3 juillet, se confirme la prédiction de la blonde Pharmacienne en oncologie: tous mes cheveux sont tombés en cette quatorzième nuit suivant la première chimio.

Certes, j'avais suivi la recommandation unanime de les raser très courts une semaine plus tôt et la perruque alias prothèse capillaire attendait sagement son heure sur la commode. Mais lorsque j'apparais, me grattant le crâne, dans son champ de vision, le miroir sursaute et s'écrie:

- AAAAAAAAAAAAAHHHHHH!

- Ben quoi, tu t'attendais pas à ce que je ressemble à Ève Salvail tout de même?

- PPPFFFF... Hihi! Non. Mais à ta fille au moins! Elle, qui t'a devancée au défi Tête rasée, a trouvé moyen de rester super jolie!

Vrai. Le 10 juin dernier, la princesse N participait au défi Leucan, se rasait le coco et contribuait à la levée de fonds de recherche pour la leucémie. Mais surtout, cherchait à stimuler mon courage.

Eh bien, paradoxe: bien qu'on la dise mon portrait tout craché, ELLE, est chouette sans cheveux, tandis que moi, sans cheveux, j'ai l'air d'une chouette!

Les yeux écarquillés, je contemple le reflet de l'inconnue au look ET à l'agonie devant moi. Puis je m'engouffre sous la perruque et décrète un boycott systématique des miroirs pour les six prochains mois.

Si la calvitie sévit au début de la troisième semaine, nausée, migraine et fatigue s'estompent enfin... J'émerge donc de ma tanière pour ma première sortie mondaine en tant que chauve dissimulée. Invitée pour le thé chez Mrs Peacock, j'y rencontre Miss Scarlet, Colonel Mustard, Mrs. White, Mr. Green, et Prof. Plum près de coeurs-saignants au fond du jardin. En plein débat animé. Le désaccord porte sur l'arme et le lieu du crime: The Rope? The Lead Pipe? The Knife? The Wrench? The Candlestick? The Revolver? The Hall? The Lounge? The Dining Room? The Kitchen? The Ballroom? The Conservatory? The Billiard Room? The Library? The Study?

Tandis que mon hôte verse le English Breakfast fumant dans la délicate porcelaine à mon intention, je révèle mon scoop d'un air supérieur et entendu:

- Mais non mais non, mes bons amis, vous n'y êtes pas du tout!

Miss Scarlet échappe son petit sac brodé et Professeur Plum tourne lentement son monocle vers moi.

- Le crime a été commis par Dr O, dans la Salle 2.45 de l'Hôpital X, avec... la Seringue Rouge!


Et la victime, mon ancien moi? Elle a cédé sa place à sa nouvelle identité, comme des millions d'autres, comme tous ceux et celles qui ont expérimenté, expérimentent ou expérimenteront un premier rendez-vous manqué avec la grande faucheuse.

Dans la joie de voir l'énigme résolue de manière aussi inopinée, tous bondissent de leur chaise, se prennent par la main, forment une ronde, et entament Sur le Pont d'Avignon d'un air léger.

Quant à savoir ce que Mrs Peacock avait mis dans son thé cet après-midi, motus et bouche cousue, personne ne le saura jamais!

dimanche 13 avril 2008

Princesse rebelle, détective.

Tiens, vous revoilà… Quelle joie de vous retrouver! Où étiez-vous passés? Entrez, entrez, prenez place, ici dans le soleil, ou là, près des érables qui nous espionnent, mine de rien, par la fenêtre. Que pensent-ils de nous? Doivent nous trouver bien agités et si dépourvus en matière de racines.

Prendriez-vous un thé vert? Un allongé bien tassé? Ou est-ce l’heure de déboucher le rouge?

Où en étions-nous déjà? Ah oui, ce fameux 15 juin, finaliste au Gala du Jour Moche de l'année, celui où s'ouvrent les digues pour laisser couler la peine. Il en faut un, chacun a le sien, pour moi ce fut ce samedi là. Oui, c’est bien cela, nous avions convenu de survoler cette case du Monopoly, connue de tous les membres de la Confrérie des Jaquettes Bleues, et d’atterrir au cœur du lendemain, celui du regain d'espoir.


Où Future Patiente reçoit de la grande visite

Me voici donc, baignée de lumière, en ce dimanche 16 juin, en compagnie de mon amie indonésienne. Deux chandeliers sur le plancher de bois et un Ipod jouant des airs de bambou complètent le décor. Quatre heures durant, Linda me dispense ses mantras (oublies pas, chui pas croyante... bon OK remplacer dieu par chocolat, mer, doudou, épaule, whatever). Chorégraphies d’asanas. Soies oranges. Effluves balisiennes.

Bénie sois-tu Linda. J’ai souvenir de toi, petite fille, dans la cour d’école. Souvenir de toi, ado à la crinière brune, vêtements amples, gestes lents, si peu occidentale. Manigançant mauvais coups, fugues et subterfuges de l’adolescence avec ma sœur cadette, cherchant ta voie, un peu à côté de tes pompes. Jusqu’à ton départ pour l’Asie à 19 ans. Après la Chine et le Viet Nam, tu l’as croisée, cette voie, à Bali et as enfin défait tes bagages. Née en exil à Montréal, ta nature orientale sautait aux yeux tout-à-coup.

Ce dimanche, au fil des asanas, regerme en moi ce besoin d’écrire, maintes fois échafaudé, mais écarté par la fatigue. Rappelez-moi de vous parler un jour de la fatigue. Mon ennemie fidèle.


Le mardi 19 juin. Du rire comme antidote.

Au jour fatidique, je me présente à la chaise de torture, soutenue par une princesse dauphine, laquelle arbore un crâne rasé par solidarité filiale. Néanmoins jolie comme une petite mésange et drôle comme jamais. La première seringue m'est injectée en pleine hilarité mère-fille. Lorsque Sainte Infirmière tente d'implanter la deuxième, la seringue rouge de l'anthracycline, celle qui me coûtera mes cheveux et un bon nombre d'autres détails, je m'écroule de rire. Assez mal à propos je l'avoue. Sainte Infirmière me gronde gentiment mais fermement. On ne rit pas avec l'anthracycline.

Je m'attends à muter en champignon vert et rose, à me liquéfier, voire à mourir sur place, pétrifiée par cette phobie maternelle du poison chimio. J'en suis quitte pour refréner crise de fou rire sur crise de fou rire au cours des heures d'intraveineuse qui suivent, la princesse N ne me laissant aucun répit, imaginant milles scénarios tous plus loufoques les uns que les autres pour me distraire. Les antinausées, administrés en doses de cheval, accomplissent des miracles: je supporte tout mieux que prévu.

Comme la colère cache souvent le chagrin, l'humour abrite nos frayeurs. Tout de même, la nuit suivante, à chacun de mes levers nocturnes, j'entends immédiatement sa petite voix inquiète: - Maman? Fais-tu de la température?


Le débarquement de St-Alphonse

Au lendemain de l'invasion chimique, débarque mon amie L, venue me dorloter trois jours durant, les bras chargés de plats Tupperware, de vaisselle bleue, de musique et de lectures. Sa guacamole sauve mon appétit menacé, ses magazines remplacent mes chers livres, abandonnés pour cause d'incapacité subite à lire trois mots d'affilée. Même les spéciaux de la semaine du Publisac constituent un effort intellectuel insoutenable et le catalogue IKEA me paraît écrit en chinois. Trente ans d'amitié font de mon amie L ma grande soeur adoptive, celle qui vous demande de la laisser prendre soin de vous comme on demande un service...

J'apprécie à sa juste valeur chaque parcelle d'amour ainsi reçu.

Le 24 juin: naissance d’un blogue.

Donc cette idée d’écrire. Conjuguée à mes rudiments de compétences-web, prendra-t-elle forme? À force de fouilles et de grincements de dents, je finis par décrypter le mode d’emploi de ce nid où déposer mes mots : le blogue. Car, étrangeté, la chimio me rend in-ca-pa-ble de lire, mais point d'écrire.

La voilà enfin, la face ensoleillée de la lune. Écrire. La réunion impromptue des ingrédients : solitude, sédentarité et réserve inattendue de temps. Contraintes imposées, ou cadeaux octroyés par la maladie? Je choisis, la plupart du temps, les dernières lunettes.

Je vous ai confié plus tôt combien l’acte d’écrire se résume pour moi, à l’épistolaire. Confié également n’avoir senti l'appel du roman qu'une seule fois, à l'âge de 10 ans.

Genèse lointaine du présent récit.

C'était l'été 1969. Je venais de passer quelques années en compagnie de la Ségurienne comtesse, dont les pâtisseries aux noms mystérieux me dépaysaient du Boston Cream Pie maternel. J’avais été tour à tour Camille et Madeleine protégeant Sophie (ce clone de Minou bébitte), puis Caroline, la sœur aînée de Gribouille, en l’honneur de qui je suppliai ma grand-mère Audélie de m’enseigner quelques points de couture.

Dès le 24 juin, les classes finies, je joignis les rangs du Clan des sept et du Club des cinq[1]. J’organisais de grandes battues à bicyclette dans le quartier, à la recherche de présumés malfaiteurs dont je notais les numéros de plaque avec sérieux dans un calepin noir au titre pompeux de Interpol Montréal. À cette époque la bibliothèque municipale limitait les emprunts à trois livres à la fois, me forçant à d'incessants allers-retours pour alimenter ma fièvre détective.

Vers la fin de l’été, les vélos rangés et la brigade dissoute, je devins Jo, l’écrivain en herbe des Quatre filles du docteur March[2].

Révélation fulgurante: je serais écrivain. Quatre ans de catéchèse scolaire m'avaient persuadée de ma prédestination à rencontrer tôt ou tard la Sainte Vierge, ma date d'anniversaire coïncidant avec celle de l'apparition à Fatima. Je troquai mon destin pieux contre celui de sombre écrivaillonne. Quand par la suite les premières ligne du Petit chose me confirmèrent la coïncidence de ma date de naissance avec celle d’Alphonse Daudet, je n’y vis que pléonasme et soulignement au trait rouge d’une évidence.

En quête d'un sujet littéraire, je décidai de me pencher sur la condition d’orphelin. Je rédigeai mon premier et dernier roman, dramatiquement intitulé Seule dans la forêt, dans une chambre de motel de Wilwood, New Jersey, tandis que le reste de la famille barbotait bruyamment dans la mer. J’estimais ces jeux d’eaux puérils, comme tout futur Goncourt qui se respecte, et détestais les baigneurs, lesquels répandaient, en claquant leurs babouches, du sable dans mon livre ouvert. Souffreteuse et anémique, tout ce soleil me rendait, au surplus, migraineuse et amorphe. L’Ovide Plouffe en moi aspirait à un minimum d’heures d’ombre, de solitude et de tranquillité quotidienne, compromis par la sautillante Minou Bébitte et le babillage des jumelles. Aussi, ma mère lectrice, solitaire à ses heures, avait-elle consenti à me laisser les clés de la chambre, avec moultes recommandations de n’ouvrir à personne.

Stella, l’héroïne de mon chef d’oeuvre, commençait par s'égarer dans un bois sinistre de France (avant de croiser Michel Tremblay, j'ignorais qu'un roman puisse se dérouler en Amérique). Bientôt à court de vocabulaire pour décrire la faune et la flore de la mère-patrie, je la faisais rescaper par une troupe de romanichels vers la page 83. Je prévoyais en faire une acrobate de cirque ambulant, trimbalée par ses sauveteurs de contrées en contrées, jusqu’au jour où, consacrée vedette, son père la reconnaîtrait dans un journal en fumant un cigare (très important le cigare, j’y tenais). Toute ressemblance avec Sans famille, d’Hector Malot, n’est ni fortuite, ni attribuable au hasard.

Au retour de Wilwood, en pénurie de lectures, je me précipitai à la bibliothèque, du sable plein les souliers, encore enduite de protecteur solaire à la noix de coco. Je tombai tête première dans les séries Bennet[3] (petit anglo-saxon, vivant des péripéties hilarantes dans son collège), et surtout, je rencontrai Puck[4] (petite danoise, également pensionnaire et apprentie détective).

Dès lors je ne rêvai plus que de quitter ma famille pour la vie de pensionnat, plus exaltante et foisonnant de malfaiteurs à démasquer. Le Danemark devint mon Eldorado et je m’inscrivis à une agence de correspondance internationale en indiquant, par ordre de préférence, la liste des pays des mes correspondants convoités: soit le Danemark, la Finlande et, en désespoir de cause, la Suisse (en souvenir d'Heidi et de ses blancs moutons).

J’avais oublié la barrière des langues : on m’assigna plutôt Florence, 11 ans, une correspondante française native de Chartres. (Son adresse d'enfance demeure gravée dans ma mémoire des suites d’une correspondance assidûe, débutée à dix ans, et tristement cessée à son décès, à l’âge de 41 ans, lors d’un accident de voiture. Nous devions nous rencontrer pour la première fois quelques mois plus tard, dans son chez elle adulte, en face de l'île d’Hyères, en Méditerrannée. Je n'arrive pas à me départir de sa photo sur mon frigo, et lui parle en cachette de temps en temps.)

Du coup, pourvue d'une correspondante fidèle, je délaissai ma carrière de romancière pour celle d'écriveuse de lettres. L’acrobate de mon futur Nobel de Littérature ne retrouva jamais son papa fumeur de cigare.

Mon coup de foudre suivant, Georges-Gustave Toudouze, m’initia à la voile avec Cinq jeunes filles sur l'Aréthuse [5]. Déserté, le pensionnat lugubre, au profit de palpitantes navigations sur l’Atlantique et aux Açores. Capitaine de l’équipage, je n’en continuais pas moins à pourchasser les malfaiteurs, désormais pirates ou contrebandiers.

À onze ans, j’envisageai brièvement de traquer le bandit aérien avec les Sylvie. Mais je m'avisai que ma gaucherie légendaire me ferait assurément congédier après avoir ébouillanté trois-quatre passagers ou entrouvert une fenêtre, histoire d'aérer un peu. Je renonçai à séduire le commandant de bord, que mes charmes (cachés, car j'eus l'adolescence ingrate) laisseraient probablement de glace.

À douze ans je sombrai dans la plus totale et adolescente déprime en plongeant dans les sinistres romans de Guy des Cars. J'ai rêvé des années qu'un de mes doigts se détachait de ma main, resté collé à la tasse que je venais de déposer.

À treize, je rencontrais enfin l’amour durable dans une chambre jaune avec le Rouletabille de Gaston Leroux. Depuis, d’Hercule Poirot en Arsène Lupin, de Sherlock Holmes en Jean-Baptiste Adamsberg ou en Temperance Brennan, je fréquente les héros de roman policier chaque soir avant de dormir. Parmi mes rêves les plus chers, point d'expédition en kayak, nulle plongée en apnée dans les coreaux multicolores: je rêve d'assister à une autopsie. D’ordinaire, deux ou trois lectures de front traînent dans mon sillage: l’une au salon, celle des dimanches après-midis, une autre à la cuisine, dédiée au café matinal. Quant au livre de chevet, il persiste dans le genre policier, sauf en cas de faible fièvre, auquel cas il est détrôné par un Peanuts, version élimée format de poche. Passé 101 degrés Farenheit, un Tintin s'impose, mon compagnon de maladie depuis qu’à l’ablation de mes amygdales, ma mère m’offrait Le sceptre d’Ottokar combiné au privilège de ne manger que de la crème glacée à l'érable pendant trois jours.

Ô comme j'aimerais me faire enlever les amygdales à nouveau!

**


Ce 24 juin, un mardi plus orange que les autres, je saute à bord d'un train en marche, armée de ma simple plume. J'ignore la durée du voyage et la destination précise, mais je me venge de ces incertitudes en me payant la traite de ma vie: pour le meilleur et pour le pire, je suis Ingrid Farenheit, princesse rebelle et écriveuse de lettres.


À suivre...

[1] Par la britannique Énid Blyton, Hachette , Bibliothèque rose.
[2] Little women, de l’américaine Louisa May Alcott, publié en 1868.
[3] Bennett au collège (Jennings Goes to School) est le premier roman de la série Bennett par Anthony Buckeridge.Ce roman a été édité pour la première fois dans la Bibliothèque verte en 1963.
[4]Puk vover pelsen : Den tredie bog om Puk”, under pseud Lisbeth Werner , 94 siderWangel, 1. udg : 1953. Série de livres écrits par Lisbeth Werner (pseudonyme), et publiés dans la collection Rouge et Or Souveraine, aux éditions GP.
[5] coll. « Bibliothèque verte / Cinq jeunes filles », Hachette, 1954.

vendredi 21 mars 2008

Je suis un microsillon - la Face B

Comptine pour une jupe rouge

Toi
Mon amour, mon ami
À la forêt conduis-moi
À la Lutine des Bois
Dans sa jupe d'origami
Quatre nuits elle dansera
Dansera et dénouera
Mon coeur de ses petits doigts






Image: Seymour Segal, Bridge Series # 10, 1997



huile sur toile 36 X 24


Merci, cher Seymour, de me permettre de partager cette petite fille à la jupe froufroutante que j'aime d'amour avec mes lecteurs. Tu m'as réconciliée, jadis, avec la face B du microsillon, celle du coeur, de la couleur, du papier et des pinceaux. Eh bien, figures-toi que je commence à entendre sa musique.

http://www.seymoursegal.qc.ca/fr/index.html




En terminant, montez le volume et cliquez sur la flèche. Bonheur garanti.




Vidéo: Virginie Ledoyen - Mon amour, mon ami (dans 8 femmes, de François Ozon, 2002)

vendredi 29 février 2008

Je suis un microsillon - la Face A

Voici mon clin d'oeil, Daniel .

Je ne rêve que d'écrire, mais les forces déjouent sans cesse mes plans. Journée typique: je démarre sur les chapeaux de roues, sautant du lit en chantant Y A D'LA JOIE! courant à gauche à droite comme une tête sans poule, dressant des listes prometteuses de projets, confiante d'accomplir mille prouesses, persuadée de l'avoir tournée, cette page.

Mais avant midi je me démantibule, en sueur d'avoir attaché mes lacets, à bout de souffle d'avoir mené de front des activités aussi épuisantes que mettre la cafetière et le grille- pain en marche! Moi qui dévorais les livres à la caisse, me voilà migraineuse après un chapitre!

À la suite des traitements au Herceptin, débutés en novembre, mon coeur a donné quelques signaux d'alarme à la ventriculographie isotopique, en décembre et en février, à la suite desquels l'oncologue a mis fin au traitement. Après un essai de retour au travail progressif, je suis de nouveau au repos en raison d'un essouflement inexpliqué.


J'espérais relater mes péripéties plus rondement, finir par rattraper le temps présent, être à jour... J'y aspire toujours. Ce printemps peut-être?

À très bientôt, j'ai tant de choses à vous raconter... La fois où j'ai perdu ma boucle d'oreille, la fois où j'ai subi une commotion cérébrale au Musée des Beaux-Arts, toutes situations plus réjouissantes les unes que les autres, où je surpasse les sommets du ridicule de fois en fois... je les vois, je les entends, elles mijotent, sortes d'engrais à faire repousser les cheveux.

Tandis qu'on y est, parlons-en de mes cheveux! Je me trimballe avec un champs de broussailles sur la tête, foisonnant de tiges hirsutes tournicotant dans tous les sens, et je m'attends, d'un jour à l'autre, à y voir nicher des hirondelles! Comme disait ma soeur, je dois capter CHOM FM.

Quelqu'un de bien intentionné m'a dit, un jour de désarroi, de colère et de peine, il faut que tu te battes pour toi, c'est pour toi que tu dois le faire. La Confrérie des Patients en Jaquettes Bleues, assidûment fréquentée ces derniers mois, m'a plutôt enseigné ceci. C'est dans la présence de ceux que nous aimons et qui nous aiment, qui nous tendent la main et nous accompagnent sans condition, que nous puisons la force de mettre un pas devant l'autre.

Le cancer, c'est embarquer malgré soi dans d'interminables montagnes russes la tête en bas, perdre son chapeau, ses clés, ses repères, sentir sa tête se dévisser, retourner à GO quand on touchait au but, négocier les virages sans fermer les yeux.

C'est enfiler et enfiler et enfiler des jaquettes bleues, prendre racine dans d'innombrables salles d'attente, se voir semaine après semaine en pièces détachées sur des écrans radio, passer du jogging à la marche rapide, de la marche rapide à la marche lente, mais continuer de croire qu'on les rechaussera, les souliers de course.

Puis, sentir le manège ralentir enfin, approcher du guichet d'entrée, soupirer de soulagement, anticiper la libération imminente, et, au moment où la voiturette allait s'arrêter, constater avec horreur qu'elle repart à toute vitesse pour un nouveau tour.

Et ainsi de suite, plusieurs fois.

C'est en croisant le regard des êtres aimés, tout en bas, qui nous attendent et nous envoient la main, qu'on regagne la capacité, souvent perdue dans le tournant, à croire que la prochaine fois, elle s'arrêtera la voiturette.

Ce sont mes inestimables et fidèles anges-gardiens depuis le début, toujours présents aujourd'hui, ainsi que les messages précieux de lecteurs comme vous, qui alimentent, depuis bientôt un an, mon espoir d'un retour à la santé et d'un arrêt du manège.

Je rêve d'un récit qui s'écoulerait au quotidien, et vous ne perdez rien pour attendre. Je vous entends déjà vous écrier Grâce! Pitié! Cessez princesse! Nous n'en pouvons plus de vous lire!


Merci de m'attendre quand la tête sautille partout et que le corps peine à la suivre.


Image: Affiche de Klaas Gubbels, Vormgeving R2d, 2001, Plint.

Poème néerlandais de K. Schippers, traduction libre:


Vas-tu à la plage aujourd'hui?

Si tu y vas, me donnerais-tu le sable de tes souliers pour mon aquarium?

vendredi 8 février 2008

La première chimio - préambule

À Noémie,
À Louise Warren,
À Jocelyne Gascon.

Aucune épreuve ne m’a autant effrayée que ma première chimio . Ma mère avait choisi de ne pas en recevoir. Elle désignait ce traitement sous deux vocables: diable et poison.

Et vous êtes arrivées, la main tendue, comme une évidence. Votre présence, vos rires, votre écoute, ainsi que vos savoureux et innombrables petits plats Tupperware, ont sauvegardé mon appétit et apaisé mon âme.

Quand les méandres de ce long tunnel tournent de nouveau au noir et au glauque, y penser me redonne courage et le goût d'en rire. Merci.

À suivre...

Image: Prothèses capillaires, Société canadienne du cancer.